Quand le numérique coupe du monde : seniors, isolement et nouveaux défis à Lyon

1 août 2025

Une ville connectée, des personnes laissées de côté

À Lyon, l’innovation ne s’arrête pas : transports en commun en temps réel, requêtes auprès de la mairie par internet, rendez-vous médicaux en ligne... Mais derrière la façade dynamique, une réalité persiste : des milliers de personnes âgées se retrouvent progressivement écartées, non par manque de volonté, mais faute d’accès ou de compétences numériques. Selon l'Insee, 15% des plus de 75 ans n’ont aucune connexion internet à domicile en 2022. Une marginalisation numérique qui, loin d’être anodine, alimente l’isolement social de nos aînés.

Des chiffres qui glacent : l’ampleur de la fracture numérique chez les seniors

Contrairement aux idées reçues, l’accès au numérique n’est pas un problème en voie de disparition. Le baromètre du Défenseur des droits “Accès aux droits et accompagnement dans les services publics numériques” (2022) bat en brèche une certaine idée de la modernité accessible à tous :

  • Un tiers des plus de 60 ans déclarent avoir des difficultés à utiliser internet (source : Baromètre du Numérique, Arcep 2023).
  • Plus de 40% des plus de 75 ans n’ont réalisé aucune démarche administrative en ligne sur l’année passée.
  • À Lyon, le CLIC Lyon (Centre Local d’Information et de Coordination) estime que près de 60% des demandes de soutien des seniors portent aujourd’hui sur les problématiques d’accès ou de compréhension des outils numériques (source : CLIC Lyon 2023).
  • Le passage des guichets physiques au “tout numérique” : à titre d’exemple, le site lyon.fr, principal portail d’accès aux services de la métropole, héberge plus de 80% des formulaires administratifs auparavant accessibles en mairie, sans toujours offrir d’alternative téléphonique claire.

Entre solitude et empêchements : comment le numérique devient une barrière de plus

S’isoler, ce n’est pas seulement ne plus recevoir de visite. C’est aussi expérimenter chaque jour de nouveaux obstacles pour participer à la vie de la cité. La fracture numérique en est un redoutable, surtout pour les seniors déjà confrontés à des pertes sensorielles, une mobilité réduite ou des ressources financières modestes.

En pratique, la dématérialisation progressive des services publics a accéléré la dépendance à internet dans des démarches essentielles :

  • Suivi médical : pour certains spécialistes à Lyon (ophtalmologistes, dermatologues…), la prise de rendez-vous n’est plus possible que via des plateformes en ligne (type Doctolib), laissant sur le carreau ceux qui ne maîtrisent pas ces outils.
  • Transports : l’abandon croissant des titres papiers au profit de la carte TCL numérique ou du rechargement par smartphone pose problème aux seniors les moins technophiles (cf. rapport Sytral 2022).
  • Aide sociale et allocations : la demande d’aide au logement, à l’APA (allocation personnalisée d’autonomie), à la MDPH s’effectue désormais prioritairement en ligne, sous peine de délais allongés.
  • Vie associative et invitations : de nombreuses associations d’engagement local lyonnaises communiquent dorénavant via newsletters, réseaux sociaux ou événements sur internet, créant de fait une condition d’accès numérique à la vie sociale.

Étude après étude, le constat est partagé : 53% des seniors lyonnais en difficulté numérique disent avoir renoncé à une démarche administrative ou à une activité pour cette raison (enquête Agence du Numérique, 2022).

Des histoires derrière les chiffres : l’isolement vécu au quotidien

Au-delà des données, l’impact humain de cette déconnexion mérite d’être éclairé. Près de la place Jean Macé, Marthe, 83 ans, a mis plus de trois semaines à percevoir son allocation logement, faute d’accès à un ordinateur pour finaliser sa demande. Marianne, retraitée du 6e arrondissement, raconte comment l’arrêt de la distribution des prospectus papier d’une association locale l’a privée d’un atelier de conversation auquel elle tenait — “je n’ai tout simplement pas eu l’info”.

Ces histoires ne sont pas des cas particuliers. À la résidence seniors Brotteaux, sur les 95 résidents, 66 n’utilisent pas ou très peu d’outils numériques. Deux tiers d’entre eux déclarent que le manque d’aide informatique a freiné voire empêché la visite d’un proche hospitalisé (difficulté à prendre un rendez-vous en ligne, à comprendre le pass sanitaire, etc. — enquête interne 2023, Résidence Brotteaux).

Des conséquences concrètes et parfois invisibles

La fracture numérique n’est pas seulement source d’irritations : elle creuse l’isolement, limite l’autonomie et pèse sur la santé mentale.

Appauvrissement relationnel

  • Les familles dispersées utilisent WhatsApp, Skype, Facebook pour échanger photos et nouvelles. Les aînés déconnectés se retrouvent exclus des conversations de groupe ou ne voient pas grandir leurs petits-enfants à distance.
  • Pour certains, le simple fait de ne pas savoir “naviguer” sur internet devient un sujet de honte ou d’auto-dévalorisation.

Dépendance accrue aux aidants et surcharges

  • Les proches aidants deviennent l’interface obligatoire pour réserver un transport médicalisé, télécharger un justificatif ou remplir une demande de logement. Cela alourdit leur charge mentale, d'autant que seuls 32% des aidants lyonnais se déclarent à l’aise avec l’accompagnement numérique (source : enquête APICIL, 2021).

Risque de rupture avec les institutions

  • Ne pouvant consulter de longues procédures ou des documents uniquement disponibles en PDF, les seniors abandonnent parfois leurs démarches, n’utilisent plus leurs droits ou renoncent à consulter.
  • Cette déconnexion favorise une méfiance à l’égard des grandes institutions, accentuant un sentiment d’abandon (CESER AuRA, rapport 2022).

Vulnérabilité renforcée face aux arnaques et cyberdangers

  • La méconnaissance des arnaques en ligne expose les seniors à des fraudes bancaires, mais aussi aux tentatives de vol de données médicales ou sociales (ANSSI, 2021).

Des solutions lyonnaises face à la fracture numérique : mobilisations et limites

À Lyon, plusieurs acteurs œuvrent pour accompagner les seniors dans l’apprentissage numérique, parfois à contre-courant d’un tout-digital trop rapide. Tour d’horizon non exhaustif des initiatives locales :

  • Les PIMMS Médiation de Lyon : plus de 4 800 heures d’ateliers numériques animés chaque année dans les quartiers populaires (rapport d’activité 2022), avec accompagnement individuel et formation de bénévoles-médiateurs.
  • Secours Catholique et Croix-Rouge Lyon : ateliers de prise en main de la tablette, création d’adresses mail, aide à la navigation, ouverts gratuitement aux seniors, parfois en partenariat avec des étudiants.
  • La Ville de Lyon garantit la présence physique dans ses maisons de la métropole (MDM), mais le personnel y est devenu très sollicité, parfois débordé (15 à 30 min d’attente moyenne pour un accompagnement numérique selon le bilan interne 2023).
  • Projets de tablettes partagées résidentiels (initiatives “Silver Geek”, Fondation ARHM à Lyon 8) : prêt de tablettes, jeux numériques intergénérationnels, mais impact encore limité faute de moyens.

Malgré ces avancées, la demande explose : les ateliers affichent complet, les aidants associatifs manquent de formation, et de nombreux services restent pensés avant tout pour un public familier du digital.

Quels leviers renforcer pour une ville plus inclusive ?

Face à la complexité du sujet, plusieurs pistes complémentaires émergent, et interpellent tant les pouvoirs publics que la société civile :

  1. Maintenir des guichets physiques accessibles : selon un sondage OpinionWay pour la CNAV (2023), 68% des 60 ans et plus expriment leur attachement à la possibilité de démarches en présentiel.
  2. Former systématiquement les agents municipaux à l’accompagnement numérique de la personne âgée et à l’identification précoce des situations d’exclusion.
  3. Penser des interfaces adaptées (tailles de police, contrastes, simplicité des parcours) : encore trop peu de sites officiels proposent un vrai “mode senior”.
  4. Développer le prêt ou la mise à disposition d’outils adaptés (tablettes avec interface simplifiée, clavier à larges touches, etc.).
  5. Soutenir la formation intergénérationnelle : des programmes comme “Les Jeunes s’engagent” permettent à des lycéens et étudiants d’accompagner bénévolement les seniors du voisinage. Ces dispositifs, rares à Lyon, mériteraient d’être élargis.
  6. Valoriser la parole des seniors dans la conception des services : trop souvent, les ressources sont pensées sans véritable consultation.
  7. Encourager le développement de lieux-tiers ou “espaces de confiance numériques” (tiers-lieux solidaires, bibliothèques municipales, etc.), notamment hors centre-ville.

Un défi collectif, un horizon de solidarité urbaine

La fracture numérique n’est ni une fatalité, ni un épiphénomène. Elle s’insinue dans de nombreux pans du quotidien, affaiblissant l’autonomie et le lien social des aînés lyonnais. Les chiffres donnent l’alerte, mais c’est à l’échelle de chaque rue, de chaque résidence, de chaque bureau municipal ou associatif que se jouent les solutions.

À travers la mobilisation de tous — voisins, familles, associations, institutions, entrepreneurs du digital —, il est possible de transformer la ville connectée en ville inclusive. Une ville où les innovations numériques servent le lien plutôt que la barrière, et où la solidarité trouve aussi sa place derrière les écrans.

Ce combat pour l’inclusion numérique des seniors touche à l’essence même du “vivre ensemble” à Lyon : ni simple modernisation, ni dépannage ponctuel, mais un engagement pour que personne ne soit invisible ou prisonnier d’un univers dématérialisé.

Pour aller plus loin, plusieurs ressources lyonnaises sont à explorer :

En savoir plus à ce sujet :

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